LETTRE OUVERTE AUX CITOYENS DE FRANCE
suite aux homicides du 7 janvier 2015 à Charlie Hebdo

Christophe J. A. Ranque

par Christophe J. A. Ranque 1

christophejaranque@gmail.com


Préambule   Comprendre les faits   Comment a-t-on pu en arriver là?  Qu'est-ce que la liberté d'expression ?   Quelle liberté pour quel devoir ?   Pour une liberté d'expression respectueuse d'autrui   Épilogue

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Préambule

« Papa, viens voir ! Coin-coin est mort. »

Tels sont les mots par lesquels l'une de mes filles vient m'appeler au petit matin. Le soleil n'est pas encore levé. C'est le jour de son anniversaire. Nous sommes jeudi 8 janvier 2015.

Cette mort inexpliquée de notre canard – en fait une cane qui était en train de couver – ne trouve sa signification que deux jours plus tard, quand un message de nos familles résidant en France vient nous alerter sur les évènements tragiques survenus la veille à Paris, dans les locaux de l'hebdomadaire Charlie Hebdo. Nous apprenons ainsi que, dans notre pays d'origine, des islamistes ont voulu tuer un « canard » en exécutant ses dirigeants.

Tout cela est bien loin de notre vie actuelle. Pourtant, la synchronicité entre la mort de Coin-Coin et celle des journalistes de Charlie Hebdo nous interpelle, ma femme et moi-même, et m'incite à prendre la plume pour partager mon point de vue de philosophe avec mes compatriotes.



Comprendre les faits

Me revient immédiatement à l'esprit le souvenir que j'avais de Charlie Hebdo, celui d'un journal contestataire.

Mais, cherchant à comprendre ce qui s'est passé, je consulte les pages internet Wikipedia sur le sujet. Je lis également avec attention la Lettre ouverte au monde musulman du philosophe soufi Abdennour Bidar que nous a transmise mon beau-père à cette occasion et converse avec mon épouse sur le sujet, afin de mettre la lumière sur les causes profondes de cette tragédie.

Je découvre que les journalistes de Charlie Hebdo sont bien conscients de ce qu'ils faisaient et estiment leur cause juste, voulant dénoncer toute forme de totalitarisme, en particulier islamiste. Les faits montrent qu'ils se sont attirés la haine d'une partie du monde musulman, non respecté dans ses croyances, offensé par les images et les mots, vain dans ses tentatives de faire cesser ces provocations par le dialogue, la justice, la menace ou l'intimidation.

Les manifestations sans précédant qui suivent les homicides perpétrés par les frères Kouachi et les gestes de solidarité par les donations et achats de millions d'exemplaires du numéro 1178 de Charlie Hebdo du 14 janvier 2015 montrent que les meurtriers n'ont pas atteint leur but, la mort du journal, mais au contraire ont provoqué sa renaissance dans le sang de ses martyrs, une mobilisation populaire de protestation à la violence et des réactions comme celle du Hamas qui résument le sentiment général partagé que « le différend d'opinion et de pensée ne saurait justifier le meurtre» 2



Comment a-t-on pu en arriver là ?

En 2006, Jacques Chirac président français, Bill Clinton, ancien président des États-Unis et Kofi Annan, secrétaire général de l'Organisation des Nations Unies avaient déjà lancé un appel à plus de « responsabilité et de respect envers les sentiments religieux » suite à la publication de caricatures du prophète Mahomet au Danemark 3.

La même année, Charlie Hebdo est poursuivi en justice pour la publication de caricatures de Mahomet reprises du journal danois et de dessins réalisés par les journalistes de Charlie Hebdo. Le journal satirique français est relaxé 4.

Suite aux crimes du 7 janvier 2015, le président du Conseil pontifical pour le dialogue inter-religieux et un groupe d'Imams de France rassemblés au Vatican condamnent ces actes dans une publication commune et demandent à ce que l'information soit « respectueuse des religions et de leurs adeptes » 5.

Mais les journalistes survivants de Charlie Hebdo décident de poursuivre dans la ligne déjà tracée, représentant de nouveau le prophète Mahomet en page de couverture du numéro du 14 janvier 2015, … au nom de la liberté d'expression 6.


C'est au nom de la liberté d'expression, valeur reconnue comme un « fondement de la république », rappelée par le Président François Hollande dans son allocution au peuple français du 7 janvier 2015 au soir, que s'appuient les journalistes pour persister dans leurs publications satiriques.

Mais cette liberté d'expression est-elle vraiment respectée pour tous quand elle entraîne la condamnation en justice d'une personne ayant exprimé sur un réseau social internet son soutien aux assassinats du 7 janvier 2015, qualifiés à tort d'actes terroristes 7 ?

C'est de cette liberté d'expression que des enfants ont usé également dans les écoles pour parfois manifester leur désaccord avec la minute de silence qu'on voulait leur imposer en mémoire des victimes. « Madame, dira une élève à sa maîtresse, on ne va pas se laisser insulter par un dessin du Prophète, c'est normal qu'on se venge. C'est plus qu'une moquerie, c'est une insulte ! »8 .



Qu'est-ce que la liberté d'expression ?

Au sens large, le terme « liberté » s'emploie pour désigner la possibilité d'action ou de mouvement. Mais en sciences humaines, elle désigne l'aptitude des individus à exercer leur volonté 9 . La liberté est le premier terme de la devise de la République française, « liberté, égalité, fraternité ». Elle est une valeur fondamentale de la nation et un droit naturel des individus, dans le sens où « la nature nous fait plus forts ou plus intelligents les uns que les autres, mais elle donne à chacun la même dignité et le même droit de n’obéir qu’à soi-même » 10.

Le terme « expression » désigne l'extériorisation de quelque chose que l'on cherche à communiquer par le langage, qu'il soit gestuel, verbal, écrit ou encore artistique. Elle suppose donc un destinataire, capable de percevoir le sens du langage employé. On parle d'expression corporelle, d'expression d'une opinion, d'expression des sentiments. L'expression concerne donc tous les aspects de la vie : physique, mental, affectif.

La notion de « liberté d'expression » a été initialement retenue pour désigner le droit de communiquer librement ses pensées et ses opinions, en référence à l'article 11 de la Déclaration universelle des droits de l'homme et du citoyen de 1789 11. Mais elle couvre une réalité plus large, étant donné que l'expression peut relever de l'exercice du corps 12, des facultés du mental 13 ou encore du domaine de l'âme 14 .

Nous la définirons donc comme le droit social de communiquer avec autrui ce que l'on vit.


Dans la même Déclaration visée par le préambule de la Constitution française, il est proclamé que « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits », et que dans une société de droit « la liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui » 15 .

Si la liberté d'expression est un droit, elle est un droit social et doit par conséquent être définie par la loi afin d'être juste et ne pas enfreindre la liberté d'autrui. C'est pour cela que Jean-Jacques Rousseau a écrit « il faut des conventions et des lois pour unir les droits aux devoirs et ramener la justice à son objet » 16 .

Aussi me suis-je demandé à quel devoir est uni le droit à la liberté d'expression.


Quelle liberté pour quel devoir ?

Je pense que ce qui fait l'homme libre c'est de pouvoir s'exprimer librement, c'est-à-dire exprimer sans contrainte ce qui vient de lui, que cela vienne des mouvements de son corps, des mouvements de son mental, ou encore des mouvements de son âme. Telle est sa liberté fondamentale, son droit naturel. Priver un individu de l'un d'entre eux, c'est le priver d'un droit qu'il va tout faire pour défendre par dignité 17 .

La liberté d'expression est donc légitime lorsqu'elle est l'expression de la liberté individuelle, celle du corps c'est-à-dire sa mobilité, celle du mental c'est-à-dire sa créativité, celle de l'âme c'est-à-dire sa sensibilité. Aussi, s'exprimer librement doit être garanti par la loi et codifié afin que ce droit soit le même pour tous.

C'est ainsi que le Code Pénal condamne toute atteinte au corps physique d'autrui qui le priverait, pour ainsi dire, de sa liberté de mouvement, l'extrême étant l'atteinte à sa vie.

De son côté, le Code de la Propriété Intellectuelle protège les droits de l'auteur d'oeuvres du mental afin qu'il puisse jouir des bénéfices de sa créativité.

Mais par contre, le droit concernant ce que j'appellerai la « liberté de l'âme » n'est garantie par aucun code. La sensibilité individuelle n'est donc pas protégée par la loi.


Pourquoi cela ?

Parce que cette notion de « liberté de l'âme » est encore insuffisamment comprise pour être reconnue et respectée.

« Exprimer » ce qui devrait être la liberté physique d'autrui – lui dire ce qu'il a à vivre – a été prohibé avec l'abolition de l'esclavage et de toute forme de servitude.

« Exprimer » ce qui devrait être la liberté mentale d'autrui – exploiter sa créativité – est réglementé par le Code de la Propriété Intellectuelle.

Mais « exprimer » ce qui devrait être la liberté de l'âme d'autrui – affecter sa sensibilité – n'est codifié par aucune loi.

On pourra saluer l'initiative de projet de loi déposé le 28 février 2006 dans ce sens par le député du Gard Jean-Marc Roubaud afin d'interdire les propos et les actes injurieux contre toutes les religions, en modifiant l'Article 29 de la loi du 29 juillet 1881 au chapitre des crimes et délits commis par la voie de la presse ou par tout autre moyen de publication 18.

Car c'est bien une lacune au niveau des lois qui a transformé une liberté revendiquée, reconnue mais non codifiée – celle de la liberté d'expression – en source de violences allant jusqu'à la mort d'individus, les uns pour ce qu'ils ont publié sur autrui et les autres pour leur foi insultée et vengée.



Pour une liberté d'expression respectueuse d'autrui

Si le monde musulman est en crise, comme le souligne Abdennour Bidar, c'est à lui de résoudre ses propres contradictions, d'engager les réformes qu'il estime nécessaires pour s'adapter à l'époque actuelle, de relever les défis inhérents à son identité plurielle et de donner à ses enfants un projet d'avenir porteur d'espoir.

Les évènements tragiques récents et leurs répercussions en France et dans le monde sont les symptômes d'une autre crise, qui concerne cette fois notre propre nation. Cette crise est liée à l'usage, parfois sans foi ni loi, qui y est fait du droit à la liberté d'expression. Cette crise provient d'un problème de fond, un problème de droit, qu'une République comme la France se doit de résoudre rapidement et définitivement.

Ce problème, c'est celui du droit à l'image, prise au sens large, c'est-à-dire à la représentation sous quelque forme que ce soit d'une personne, d'un groupe de personnes ou d'un collectif auquel elles se rattachent ou s'identifient en tant que personne morale 19 . Ce droit à l'image est reconnu par le juge mais n'est pas clairement énoncé dans les textes de loi, rattaché par défaut à l'article 9 du Code civil relatif à la vie privée.

L'image d'une personne, physique ou morale, ou d'un groupe de personne, est le reflet de son identité et de sa personnalité, quelle que soit la forme de représentation employée pour évoquer cette personne ou ce groupe de personnes : peinture, dessin, photographie, séquence vidéo, image de synthèse, …

Si l'image d'une personne rappelle ses traits physiques et évoque son caractère, elle est aussi le reflet de son âme. C'est vrai pour une personne physique. Mais c'est également vrai pour une personne morale ou un collectif, qui a aussi sa propre âme et donc sa propre sensibilité.

L'intégrité du corps physique est dans notre société largement reconnue, respectée et même défendue depuis l'époque de la révolution française. Une œuvre du mental se doit d'être matérialisée et suffisament originale pour être reconnue comme la propriété de son auteur et respectée en tant que telle. Par contre, l'image, qui est pourtant comme le corps un attribut de la personne qu'elle représente, n'est pas encore pleinement respectée, même si elle est reconnue comme lui appartenant, non pas comme à un propriétaire mais comme à un héritier.

C'est cette défaillance qui a permis un abus de la liberté de la presse dans le cas du périodique Charlie Hebdo.


En publiant à grande échelle, dans des scènes irrespectueuses voire immorales, l'image d'une personne qui suggère la représentation du fondateur et guide spirituel de l'une des grandes religions de l'humanité, les journalistes de Charlie Hebdo ont porté atteinte à la sensibilité de l'âme du monde musulman, c'est-à-dire de tous ceux qui parmi nos frères humains suivent les commandements du Prophète Mahomet.

Cette liberté, prise dans l'exercice du métier de journaliste, outrepasse le devoir de respect du droit à la dignité de la personnalité d'autrui, quand bien même la personne concernée est décédée depuis longtemps, parce qu'à travers l'image sa personnalité devient a-temporelle et demeure présente à l'esprit de ceux pour qui elle fait sens.

Ainsi, publier l'image d'une personne sans recueillir au préalable son autorisation, ou à défaut celle de ceux pour qui elle fait sens, c'est commettre un délit qui serait condamné sans équivoque s'il existait un Code de l'Identité Morale, le pendant du Code Pénal et du Code de la Propriété Intellectuelle, dont la vocation serait de rassembler, unifier, définir et codifier les droits de la personnalité et établir ainsi, notamment, les règles d'un usage de l'image d'autrui respectueux de sa dignité.

En l'absence d'un tel Code, la justice française ne peut pas facilement reconnaître un tel délit. C'est pourquoi, j'invite tous ceux qui liront cette lettre à interpeler le législateur afin qu'il se penche urgemment sur la rédaction de ce Code de l'Identité Morale qui, à mon sens, mettrait définitivement hors la loi tout usage illicite de l'image d'autrui, apporterait à la république française la paix civique dont elle a bien besoin et initierait dans le monde le respect moral d'autrui par le droit.




Je sais que ces mots vont parler à certains de mes compatriotes, comme ceux de Jean-Jacques Rousseau ont parlé aux hommes et aux femmes de son temps.




Justice des coeurs



Épilogue

La cane est morte. Je l'ai enterrée. Elle nous a laissé huit œufs, mis à couver sous une poule. En attendant les naissances dans un mois, j'ai le temps de préparer l'environnement dans lequel les canetons pourrons évoluer librement : une mare, une mangeoire, un pondoir à l'abri des prédateurs et un chemin aménagé jusqu'à leur territoire. Ainsi les enfants pourront aller voir leurs jeunes protégés. Et j'ose espérer les entendre dire un jour : « ici, ils font bien leur vie de canards, nos canards ! ».





Samaipata, le 7 février 2015




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1Ingénieur agronome d'origine française, spécialisé en sciences économiques et sociales, auteur du livre D'une vie à l'autre – l'héritier de Jean-Jacques, aux Éditions Vivre Naturellement et Paisiblement (2015)

2Wikipedia - Attentat contre Charlie Hebdo

3Wikipedia - Caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten

4Wikipedia - Caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten

5Wikipedia - Attentat contre Charlie Hebdo

6Wikipedia - Numéro 1178 de Charlie Hebdo

7Note : Un acte terroriste est un acte qui sème la terreur, du fait que la menace est non identifiée, omniprésente et peut toucher n'importe qui. Le 7 janvier 2015, il s'agissait de l'exécution ciblée d'une condamnation à mort prononcée depuis déjà longtemps par Al-Qaïda au Yémen, comme le déclarent d'ailleurs eux-mêmes les frères Kouachi à l'automobiliste dont ils volent la voiture. L'opération est le résultat de la menace du Cheikh Oussama, qui avait averti l'Occident des conséquences de la persistance du blasphème contre les valeurs sacrées des Musulmans – voir Wikipedia - Attentat contre Charlie Hebdo.

8Wikipedia - Attentat contre Charlie Hebdo

9Wikipedia - Liberté

10http://keepschool.com/fiches-de-cours/lycee/philosophie/rousseau-etat-nature-etat-civil.html – Cours de philosophie inspiré du Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1754) de Jean-Jacques Rousseau

11Wikipedia – Liberté d'expression

12Note : Mes jeunes enfants demandent souvent qu'on regarde les prouesses qu'ils peuvent faire avec leur corps : marcher, courir, sauter, grimper, escalader. Pouvoir bénéficier de la liberté d'expression de leur corps est essentiel dans leur vie quotidienne

13Note : L'esprit humain se manifeste à travers les facultés du mental qui sont entre autres l'intuition, la perception, la pensée conceptuelle, le jugement (Wikipedia- Esprit.)

14Note : L'âme est ce principe vital, immanent ou transcendant qui anime un être humaine et se traduit notamment en une sensibilité qui lui est propre (Wikipedia – âme). L'âme est le siège des émotions (Wikipedia – Émotion, en référence à Descartes et son traité Les passions de l'âme). Le cœur est souvent associé symboliquement aux sentiments amoureux ou fraternels (Wikipedia – cœur). Personnellement, c'est au milieu de la poitrine, proche du cœur, que je localise l'endroit physique ressenti comme le centre d'où émanent mes sentiments

15Legifrance.gouv.fr - Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 – article 1er et 4

16Wikiquote - Jean-Jacques Rousseau, in Du contrat social (1762), éd. Flammarion, 1992, p. 61-2

17C'est ce qui s'est passé avec Charlie Hebdo. Les personnes qui se sont senties atteintes au niveau de leur sensibilité religieuse ont cherché à défendre leur dignité.

18Wikipedia - Caricatures de Mahomet du journal Jyllands-Posten

19Tel est le cas des religions dont les adeptes se rattachent aux guides qu'ils ont décidé de suivre